Nous vivons dans une société qui médicalise de nombreux aspects de la vie, qui associe à la maladie de nombreux comportements et réactions de la vie courante. La médicalisation du corps et de la souffrance des femmes est un phénomène que les féministes ont abondamment dénoncé. Maints aspects de la vie biologique des femmes, la puberté, la contraception, la fécondité, la maternité, la ménopause, ont graduellement été pris en charge par les experts médicaux. L’emprise de la médecine sur les événements naturels de leur existence a placé les femmes dans une relation de dépendance et de passivité avec les professionnels de la santé. Le contrôle qu’elles exerçaient sur leur corps est devenu plus restreint.

À cela s’ajoute la mainmise de la psychiatrie sur la vie émotionnelle des femmes dont plusieurs réactions légitimes sont considérées comme les symptômes de maladies mentales. Quantité de femmes se sentent insatisfaites du déroulement de leur existence, désemparées, frustrées, terrifiées, fâchées.

Déprimées par les inégalités sociales dont elles sont victimes, par le poids des rôles qu’elles doivent assumer et par leurs difficiles conditions de vie, elles sont vues comme des malades souffrant de dépression majeure, de troubles anxieux, de troubles de la personnalité, de troubles obsessifs-compulsifs, de bipolarité, etc.

Qualifier de pathologiques les problèmes de ces femmes accentue les sentiments de honte et d’impuissance qu’elles éprouvent. Cela complique la recherche du sens réel de leur détresse et des réponses à y apporter. Ces femmes sont blâmées pour la détresse qu’elles expriment, cette dernière étant perçue comme la manifestation d’un déficit individuel, d’une incapacité, d’un manque et d’une maladie.

Ce qui est souvent interprété comme une humeur dépressive, une instabilité émotionnelle grave ou un trouble de la personnalité peut être l’effet post-traumatique à long terme d’expériences d’abus physiques ou sexuels durant l’enfance, de « victimisation », de violence conjugale, de viol ou de harcèlement. La violence et les expériences de « victimisation » n’atteignent pas de la même façon toutes les femmes qui les vivent et ne les mènent pas toutes vers de graves périodes de désorganisation. Elles constituent toutefois des facteurs de risque importants, susceptibles de causer une grande détresse émotionnelle.

Certaines caractéristiques sont associées à la présence de problèmes de santé mentale telles, une faible scolarité, un faible revenu, la précarité d’emploi, la monoparentalité et un statut d’immigrant ou de réfugié. Il existe un lien significatif entre la pauvreté et la détresse émotionnelle, la pauvreté constituant un des indicateurs les plus puissants de l’augmentation, de l’alourdissement et de la persistance des problèmes de santé mentale dans la population. Les statistiques démontrent que les femmes, particulièrement les mères chefs de famille et les femmes âgées, sont parmi les couches les plus pauvres de la société.

Les féministes ont largement souligné le caractère sexiste de nombreux diagnostics psychiatriques. Elles ont dénoncé la violence du modèle médical qui a une perception pathologique de la souffrance des femmes. Elles ont souligné l’absurdité d’un modèle ne reconnaissant pas l’impact majeur des expériences de « victimisation » et de violence sur le développement du sentiment de dévalorisation, de l’angoisse de vivre, de phobies, de crises de paniques, de dépression, d’idéations suicidaires, de sentiments de dépersonnalisation, de perte de contact avec la réalité que vivent tant de femmes dont on a abusé. L’emprise de la bio-psychiatrie sur la vie des femmes ne cesse de croître, ce dont témoigne notre enquête.