Sentiment d’impuissance, dévalorisation, frustration, épuisement professionnel, ce sont des conséquences de la surcharge de travail et des exigences de tâches de plus en plus complexes.

Aider, mais à quel prix?

Plusieurs travailleuses témoignent de leur fatigue : « […] c’est parfois épuisant de faire face à l’alourdissement des problématiques que vivent les femmes : de plus en plus de femmes viennent nous voir, et chacune d’elles arrive avec plusieurs problèmes. »

À la question : « Les travailleuses de l’équipe se sentent-elle impuissantes devant l’impossibilité d’amener une aide complète à certaines participantes? », 82 % répondent par l’affirmative.

Voilà un effet très concret de la communautarisation. Il est clair que les groupes accueillent des femmes qui n’auraient pas dû leur être référées. Ces participantes ne sont pas prêtes pour des activités d’éducation populaire ou pour une intervention féministe axée sur l’empowerment.

L’impuissance ressentie témoigne aussi des effets paradoxaux de la professionnalisation des groupes. Certains groupes acceptent de sortir du cadre traditionnel de l’intervention féministe et se soumettent à des ententes de services qui les obligent à une approche plus individualisée. Ont-ils le choix?

« J’ai remarqué une augmentation du sentiment d’impuissance chez les travailleuses. Elles craignent que leur travail perde son sens et que le découragement les gagne en ce qui concerne leur efficacité professionnelle. »

Le syndrome vicariant

Certes, le travail d’intervention comporte un risque que la travailleuse s’investisse trop sur le plan affectif. Or, le risque s’amplifie avec l’accroissement des problèmes sociaux et des difficultés des femmes. Cet investissement crée un type d’épuisement appelé fatigue de compassion, traumatisme vicariant ou syndrome vicariant. Le syndrome vicariant se définit par « des changements profonds subis par le ou la thérapeute, le ou la travailleuse qui établit des rapports d’empathie avec les survivantes ou les survivants de traumatismes et est exposé à leurs expériences. »[1. SAAKVITNE, K. W. and L. A. PEARLMAN, (1996). Transforming the Pain: A Workbook on Vicarious Traumatization for Helping Professionals who Work with Traumatized Client, New York, Norton & Company Inc., 120 p. (notre traduction).]

Le syndrome vicariant avait d’abord été observé chez le personnel qui travaille dans des services d’urgence (policiers, infirmières à l’urgence, pompiers, etc.), mais on a constaté que le personnel intervenant auprès des victimes d’agressions sexuelles ou de violence était également à risque[2. SANTÉ CANADA (2001). Le Guide sur le traumatisme vicariant : Solutions recommandées pour les personnes luttant contre la violence, Ottawa, Santé Canada, 129 p. (PDF)]. Il est plus grave que le stress secondaire que l’on peut vivre lorsqu’on veut aider une personne souffrante, et ses effets physiques et psychologiques sont dévastateurs.

Les effets de ce syndrome varient beaucoup selon les travailleuses. Certaines s’identifient à la femme en détresse alors que d’autres s’en détachent complètement et doivent s’abstenir de travailler avec elle.

« Il y a une membre de l’équipe qui a travaillé 15 ans ici, elle a développé le syndrome vicariant. Nous essayons de faire attention à la fatigue de compassion. Travailler avec des femmes qui ont vécu des histoires dramatiques et subi des chocs post-traumatiques, comme nous le faisons toutes ici, c’est difficile. Il faut que nous soyons vigilantes, sinon c’est nous qui risquons d’avoir des problèmes de santé mentale. »

« Je me suis rendu compte que je souffrais du syndrome vicariant. C’est comme un stress post-traumatique : tu ne subis pas toi-même l’agression ou l’événement traumatisant, mais à force d’écouter les femmes te confier ce qu’elles ont vécu… Je n’étais plus capable d’entendre parler d’abus, je me sentais abusée tout le temps. Je pleurais tout le temps. Alors, j’ai fait des recherches et je me suis aperçue qu’il fallait que je cesse d’aider les femmes abusées, je n’en pouvais plus, il fallait que je me protège. »

La fatigue accumulée, surtout dans le contexte d’un travail en relation d’aide, peut aussi mener au stress chronique, à l’épuisement professionnel, à la dépression, aux problèmes physiques, etc. Des travailleuses ont conscience qu’elles ne pourront pas travailler indéfiniment dans de telles conditions. L’une d’entre elles dit : « J’aime encore mon travail, mais parfois, je me dis que je ne ferai pas ça toujours; voir la souffrance des gens tous les jours, c’est dur pour le moral. »

Plusieurs travailleuses affirment avoir constaté une plus grande prise de médicaments chez les membres de leur équipe.

Les congés de maladie se multiplient et il se produit un roulement de personnel étonnant dans plusieurs groupes, une situation qui a d’ailleurs compliqué la collecte de l’information. Selon certaines travailleuses, les directions et les équipes s’épuisent à trouver des solutions alors qu’elles ont trop peu de moyens. D’autres travailleuses vont même jusqu’à remettre en question la survie des organismes communautaires.

« Nous ne pourrons pas continuer à travailler comme ça pendant bien des années, parce que les problématiques sont multiples et tellement lourdes. Les femmes sont si mal en point que ça déteint sur nous. »