Clara Lessard-Deschênes, inf, M.Sc., PhD (c), Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal
Sandrine Vallée-Ouimet, inf, PhD (c), B. A. en sexologie, Département des sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais
Emmanuelle Bernheim, LL.D., PhD, Faculté de droit, section de droit civil, Université d’Ottawa, Chaire de recherche du Canada en santé mentale et accès à la justice
Une histoire marquée par des normes sexistes
La médecine et la psychiatrie se sont longtemps construites à partir d’un idéal basé sur le corps masculin, considéré comme la norme, et cette vision continue encore aujourd’hui à influencer certaines pratiques et perceptions. Dans ce contexte, des idéaux de comportements associés au genre féminin ont été définis par la structure de l’époque, permettant l’enfermement de femmes dont les comportements ne répondaient pas à cette norme basée sur des stéréotypes sexistes. Les femmes se voyaient alors attribuer des diagnostics d’hystérie ou d’hypocondrie pour justifier la nécessité de les traiter ou encore de les enfermer1. Même si certaines de ces étiquettes anciennes ont disparu, les femmes restent aujourd’hui plus susceptibles que les hommes de recevoir un « diagnostic en santé mentale » et de se faire prescrire des psychotropes2.
Actuellement, beaucoup de femmes vivent des souffrances au niveau psychologique. Parmi les diagnostics qui sont fréquemment donnés aux femmes, on retrouve l’anxiété, la dépression et le trouble de la personnalité limite3,4. Trop souvent, ces souffrances sont expliquées uniquement par un diagnostic, sans considérer le contexte social dans lequel la femme évolue : violences sexistes, précarité sociale et économique, racisme, charge mentale, isolement ou attentes sociales contradictoires. Cela a pour effet d’individualiser la souffrance des femmes, en offrant comme principale solution la médicamentation pour les soulager. Les réalités de vie de nombreuses femmes sont alors invisibilisées.
Qu’entend-on par violences sexistes ?
Les violences sexistes sont une forme de violence qui ciblent une personne en raison de « son genre, de son expression de genre, de son identité de genre ou de son genre perçu »5. Bien qu’elles puissent toucher toute personne, les filles et les femmes en sont les principales victimes6.
Les violences sexistes peuvent prendre différentes formes, soit physiques, sexuelles, psychologiques ou économiques et peuvent être vécues tant dans les sphères de la vie qui sont privées que celles qui sont publiques. Être victimes de violences sexistes augmente considérablement le risque de détresse psychologique et d’enjeux de santé mentale, notamment la dépression, le trouble de stress post-traumatique, les problèmes liés à la consommation de substances et les pensées suicidaires7. À l’inverse, vivre avec un problème de santé mentale rend souvent les femmes plus vulnérables à la violence, illustrant le caractère circulaire et complexe de ces deux phénomènes. En effet, lorsqu’une femme porte une « étiquette » psychiatrique, sa parole est plus facilement minimisée ou mise en doute. Cela peut mener à la décrédibilisation et à la revictimisation, alors que l’accent est mis sur « son trouble » plutôt que sur les violences qu’elle a subies. Dans ce contexte, beaucoup finissent par se taire par crainte de ne pas être crues, d’être jugées ou de perdre des droits, par exemple la garde de leurs enfants8,9.
Toutes les femmes ne sont pas égales face à la violence
En outre, toutes les femmes ne vivent pas les mêmes risques ni les mêmes obstacles. L’intersectionnalité nous informe que le cumul d’identités marginalisées pouvant cohabiter au sein d’une même personne augmente sa vulnérabilité.10 11 12 Ainsi, les rapports de genre, de race, de classe, le statut migratoire, le statut d’Autochtone, la diversité de genre ou le handicap se croisent et se cumulent, venant influencer le vécu de la femme et la manière dont elle sera reçue tant au sein de la société que des institutions de santé. Par exemple, les femmes autochtones, les femmes racisées non-blanches et les personnes trans subissent davantage de violences et de discriminations que les femmes blanches cisgenres. 13 14 15 16 17
Malgré cette lecture intersectionnelle, dans plusieurs milieux, la compréhension demeure centrée sur l’attribution individuelle de la maladie et la réponse principale demeure la gestion des symptômes, souvent par la médication. Pour des femmes ayant vécu des violences, cette approche biomédicale peut plutôt avoir pour effet d’amplifier leur détresse18. L’intégration de l’histoire de violences et des conditions de vie des femmes recevant des services de santé mentale est essentielle à une meilleure compréhension de leur situation et à une offre de soutien juste, individualisée et équitable.
En bref
La santé mentale des femmes ne se résume pas à un diagnostic. Elle est inséparable des violences sexistes et des rapports de pouvoir qui traversent leur vie. Reconnaître ces dimensions est essentiel à une meilleure compréhension de la souffrance et pour ouvrir la porte à des soins plus humains, plus justes et réellement aidants. Des pistes de solutions concrètes, tant individuelles que collectives, sont présentées ici[CL1] .
[CL1]Mettre lien vers section « solutions »
- (1) eltier S. La relation entre la femme-patiente et son médecin : Analyse féministe et épistémique. Maîtrise en philosophie. Université Laval; 2025. https://corpus.ulaval.ca/server/api/core/bitstreams/c72d2a52-d4e2-4c34-a568-9866d7a288e5/content ↩︎
- (2) Bacigalupe A, Martín U. Gender inequalities in depression/anxiety and the consumption of psychotropic drugs: Are we medicalising women’s mental health? Scandinavian Journal of Public Health. 2021;49(3):317-324. doi:10.1177/1403494820944736 ↩︎
- (3) Yeretzian S, Sahakyan Y, Abrahamyan L. Evaluating Mood and Anxiety Disorders in Canada Through a Gender-Based Analysis Plus (GBA+) Lens. European Journal of Public Health. 2022;32(Supplement_3)doi:10.1093/eurpub/ckac129.613 ↩︎
- (4) Artal FJC. Differences in Prevalence of Mental Health with the Inclusion of Diversity, Gender and Lifespan. In: Bährer-Kohler S, Bolea-Alamanac B, eds. Diversity in Global Mental Health: Gender, Lifespan, Access to Care, Treatment and Social Strata. Springer International Publishing; 2019:7-18. ↩︎
- (5) Gouvernement du Canada. Faits, statistiques et incidence de FEGC : Violence fondée sur le sexe. 2025. https://www.canada.ca/fr/femmes-egalite-genres/violence-fondee-sexe/faits-statistiques.html ↩︎
- (6) Gouvernement de l’Ontario. Violence sexiste. https://www.ontario.ca/fr/page/violence-sexiste ↩︎
- (7) Fondation canadienne des femmes. Report on Violence Against Women, Mental Health and Substance Use. 2011; ↩︎
- (8) Larose-Hébert K, Hieu Truong A, Deshaies MH, et al. Santé mentale et violence sexiste, ce que les femmes ont à dire. Expériences dans les services publics : point de vue de femmes psychiatrisées ayant vécu de la violence. . 2023; ↩︎
- (9) Fondation canadienne des femmes. Les effets de la violence fondée sur le genre sur la santé mentale. https://canadianwomen.org/fr/blog/les-effets-de-la-violence-fondee-sur-le-genre-sur-la-sante-mentale/ ↩︎
- (10) Crenshaw K. Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics. University of Chicago Legal Forum. 1989;1989(1):139-167. ↩︎
- (11) hooks b. Feminist theory : from margin to center. South End Press; 1984. ↩︎
- (12) Hill Collins P. Intersectionality As Critical Social Theory. Duke University Press; 2019. ↩︎
- (13) Wirtz AL, Poteat TC, Malik M, Glass N. Gender-Based Violence Against Transgender People in the United States: A Call for Research and Programming. Trauma, Violence, & Abuse. 2020;21(2):227-241. doi:10.1177/1524838018757749 ↩︎
- (14) Stults CB, Gao S, Brandt SA, et al. Intimate Partner Violence and Mental Health Among Transgender and Gender Diverse Young Adults. J Fam Violence. May 27 2023:1-15. doi:10.1007/s10896-023-00579-7 ↩︎
- (15) Native Women’s Association of Canada. NWAC ’s Action Plan to End the A tack Against Indigenous Women, Girls, and Gender-Diverse People. 2021. https://nwac.ca/assets-knowledge-centre/NWAC-action-plan-English.pdf ↩︎
- (16) Perreault S. Victimization of First Nations people, Métis and Inuit in Canada. Statistique Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2022001/article/00012-eng.htm ↩︎
- (17) Thompson NJ, McGee RE, Mays D. Race, Ethnicity, Substance Use, and Unwanted Sexual Intercourse among Adolescent Females in the United States. West J Emerg Med. Aug 2012;13(3):283-8. doi:10.5811/westjem.2012.3.11774 ↩︎
- (18) Tseris EJ, Bright Hart E, Franks S. “My Voice Was Discounted the Whole Way Through”: A Gendered Analysis of Women’s Experiences of Involuntary Mental Health Treatment. Affilia. 2022;37(4):645-663. doi:10.1177/08861099221108714 ↩︎