Le diagnostic psychiatrique, considéré comme un diagnostic médical, se base sur le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), répertoire des diagnostics de maladies et troubles mentaux de portée internationale, dont la liste est votée en assemblée à l’Association des psychiatres américains (APA).

Le DSM est l’objet de critiques, parce qu’il « n’est pas le produit de recherches médicales » et parce que les conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique abondent. Il rend crédible l’idée que certains comportements sont des « désordres mentaux » et que ces désordres relèvent de la médecine, ce qui en fait l’outil de médicalisation du social par excellence (p. 113).

Les comportements ou états d’esprit inadaptés, indésirables ou immoraux, selon la norme sociale en vigueur dans la société, sont étiquetés en tant que troubles. Cet étiquetage ouvre grand la porte à la stigmatisation des personnes qui ne correspondent pas à cette norme, à l’exception des artistes (mais pas toujours), à qui on permet « l’excuse » de la créativité.

Cette médicalisation des comportements qui dérangent n’est pas nouvelle. Au XIXe siècle, bien avant le DSM, la « drapetomanie » (drapeto pour esclave qui fuit, et manie pour folie) était un trouble qui touchait les esclaves en fuite. Ici, la volonté de fuir est la maladie mentale, le fouet la thérapie, et la soumission, le signe de la guérison (p. 20). De nos jours, ce qui nuit à la productivité des entreprises, par exemple une grande tristesse, se mérite un diagnostic (dépression). C’est comme si on ne pouvait plus prendre le temps de traverser les épreuves de la vie sans se faire suivre de près et médicamenter. Pour la petite histoire, l’année où l’homosexualité a enfin été retirée de la liste des troubles du DSM (1973), c’est le syndrome prémenstruel (SPM) qui y était ajouté (et oui, les filles nous souffrons de maladie mentale!).

J’ai déjà dit lors d’une présentation de notre recherche que le DSM avait sans doute une certaine utilité clinique… Est-ce le cas? On peut se le demander, car malgré ses prétentions d’objectivité scientifique discutables, le DSM ne parvient pas, dans les faits, à réduire l’arbitraire dans les cabinets des psy. Aucune étude ne prouve que le manuel est fiable (p. 110). Plusieurs chercheurs qui ne rejettent pourtant pas le concept de «maladie mentale» critiquent sévèrement le DSM.

Bachand cite Thomas Szasz pour expliquer que « la psychiatrie est davantage une entreprise sociale ou morale que scientifique parce qu’elle traite essentiellement de problèmes humains, mais elle prétend s’occuper de santé mentale plutôt que de reconnaitre les problèmes et conflits de valeurs qui font l’objet de sa pratique et de prendre ouvertement position. » (p. 19)

Les psychiatres font des observations que n’importe qui pourrait faire, par exemple que certaines personnes agitées se calment sous l’effet de médicaments, que certaines sont tristes et suicidaires, que d’autres parlent de façon incompréhensible, ou encore ne parviennent pas à fonctionner selon les règles habituelles de la société (p. 18-19). Que les médicaments puissent modifier les comportements des gens « de façon à ce qu’ils se conforment aux attentes sociales n’a rien à voir a priori avec la maladie » (p. 19). Le fait que les médicaments ont un effet (bon ou mauvais) ne prouve pas qu’ils traitent une maladie.

L’évaluation psychiatrique de la « compétence à subir un procès » ou des « états d’esprit lors d’un crime » ne serait pas plus objective que celle du sens commun (p. 116-117). Les études indiquent également que les psychiatres ne seraient pas meilleurs que les non-cliniciens pour prédire si un « malade mental » va commettre un acte violent (p. 120). Cela, en raison du flou et de l’arbitraire autour de la « maladie mentale ».

Dans ce contexte, la psychiatrie a-t-elle sa raison d’être?

Comme il n’est pas prouvé que les « maladies mentales » résultent d’anomalies biologiques et qu’il n’y a rien de pathologique à traiter, le but de la thérapie biologique est de modifier les comportements en les contrôlant, en les stimulant, en les apaisant et en les engourdissant (p. 124). Le problème inquiétant avec les médicaments psychiatriques, les lobotomies et les électrochocs, ce sont leurs effets secondaires invalidants : « beaucoup de traitements psychiatriques endommagent le cerveau ». Ils ne soignent pas la personne, mais la rendent plus docile. C’est le but du traitement d’altérer les fonctions du cerveau (p. 126-127).

La psychiatrie pourrait donc être décrite comme une entreprise sociale de normalisation par les médicaments et autres traitements invasifs. Un mensonge, une supercherie qui profite aux vendeurs de médicaments. Avec ceci de grave qu’une personne simplement différente ou bizarre, ou encore très triste pourrait se retrouver réellement malade, les effets secondaires des médicaments appelant des médicaments supplémentaires.

Pour terminer son exposé, l’auteur s’intéresse aux psychothérapies. Selon les études, elles seraient apparemment efficaces, leurs effets se rapprochant de ceux que peuvent avoir les échanges avec les moralistes, prêtres, moines, personnel en travail social ou en éducation, cherchant à influencer et à persuader (p. 144). « C’est la relation interpersonnelle qui constituerait l’ingrédient actif de la psychothérapie », selon l’analyse de Bachand, non pas l’approche préconisée.

En conclusion, l’auteur philosophe :

« Dire que la maladie mentale existe en tant que telle ou non, ou dire laquelle existe, c’est se prononcer sur un certain état des choses qui ne peut être prouvé. Discuter sur l’existence même de la maladie mentale, c’est philosopher sur sa réalité, et à ce titre, cela devient une question dont la réponse variera selon nos conceptions personnelles. Faute de mieux, on peut tout au plus faire comme si la maladie mentale existait, ou faire comme si elle n’existait pas, et la considérer comme une construction sociale pouvant être utile ou non selon les intérêts ou les goûts de chacun » (p. 158).

Que faire?

Je recommande la lecture de ce livre, dont j’ai ici résumé les idées principales. Plusieurs personnes trouveront cette « critique du discours psychiatrique » trop radicale, mais elle est pourtant essentielle, car elle s’appuie sur un examen sérieux des études disponibles.

Cette « imposture » mise au jour, comment ne pas ressentir un sentiment d’impuissance? Que faire contre la stigmatisation des personnes qui souffrent? Je pense qu’il nous faudra bien reconnaitre l’ancrage social et multifactoriel de ce qu’on appelle « maladie mentale » et prendre conscience, collectivement, des causes de l’explosion des problèmes dits mentaux afin de combattre la médicalisation élargie de la souffrance et des comportements humains. Et dans nos vies, si nous commencions par ralentir un peu le rythme? Par y ajouter un peu de douceur et de tolérance? Par prendre un peu plus de temps pour soi et pour nos proches…

Et si la maladie mentale n’existait pas? (Partie 1)